Voyages Engagement Portraits

Carnet de voyage : portraits et sourires du Sri Lanka

Portrait n°1 : Inaya Inul Rapthpaha Mirahawatta

Voici Inaya, une belle femme de 55 ans. Elle habite le village de Kotakithula dans la région d’Uva. Sa famille et les autres femmes du village la décrivent comme une visionnaire, une personne empathique et intelligente qui s’occupe toujours des autres. Ses yeux en disent tant. Ils dégagent une bienveillance incroyable. Et lorsque nos regards se croisent, ceux de 2 femmes, 2 mères, un lien fort se crée immédiatement. C’est Inaya qui a eu une vision en 2010, car elle a convaincu la communauté de s’organiser pour rentrer dans la MOPA (Marginalized Organic Producers Association).

Pourquoi ? D’abord pour faire avancer les lignes et assurer des revenus complémentaires pour sa famille, parce qu’elle voulait le meilleur pour ses enfants. Ensuite, parce que c’est du Bio, fini les pesticides. Le Bio est meilleur pour la santé de tout le village.

Inaya a 3 enfants et est mariée depuis longtemps. Son mari, 60 ans, tient la petite épicerie du village.

Son fils ainé a 30 ans et travaille dans le textile à Kandy ; Nifadh, son deuxième fils, 27 ans, célibataire, a un diplôme en agriculture. Il est chercheur à Badulla pour trouver les meilleures variétés végétales (maïs, sorgoadaptées pour nourrir les vaches du Sri Lanka). Il travaille 5 jours par semaine entre 8 et 10h par jour et aime son travail. Il revient voir sa famille quand il le peut en train et en particulier pour les vacances. Siska, sa fille, a 22 ans et fait des études de pharmacie « online ». Ces études sont payantes et représentent un tiers des revenus de la famille.

L’éducation pour ses enfants est le rêve d’Inaya. Elle veut leur offrir une belle vie, un patrimoine.

Tous les jours de 10h à 14h30, elle va derrière sa jolie maison rose pour ramasser le thé dans son jardin d’un demi-acre, légèrement pentu. Les plants de théiers offerts par terre d’Oc l’année dernière se portent bien. Elle en a reçu 150 sur les 1000 que nous avons offerts. Inaya pense qu’elle pourra commencer à les récolter l’année prochaine. 

L’année 2021 a été bonne avec beaucoup de pluie. Près de 150 kg de thé ont été récoltés, soit près de 15000 roupies de revenus (45 euros). Le meilleur mois a été octobre avec près de 20 kg ramassés. Inaya aimerait avoir plus de terres mais rien n’est disponible dans le village. Alors pour se procurer plus de revenus pour sa famille, elle a installé une petite serre où poussent des fleurs qu’elle vend au marché. Parallèlement, elle aide aussi son mari à la boutique. Tout cela permet à la famille d’avoir un budget de 50 000 roupies par mois soit 150 euros.

Nous partons ensuite en train avec la famille pour parcourir les plantations de thé. C’est un moment d’échange fort. La famille m’explique leur vie.

Inaya me montre les photos du mariage de son fils aîné, magnifique. Elle est fière. Nifadh m’explique qu’il rêve de travailler en France dans une ferme laitière. Il m’envoie son CV. Je vais essayer de l’aider. Siska, elle, continue ses études. Elle aurait besoin d’un ordinateur. Je vais le lui envoyer à mon retour. Pour conclure, très émue, la famille m’offre un « golden souvenirs book ». En 2 jours, ils ont déjà fait imprimer les moments forts vécus ensemble. Nous nous quittons sur le quai de la gare où Nifafh prend des dernières photos. Nous nous serrons les bras. Inaya conclut en disant qu’elle a l’impression d’être dans un rêve et Nifadh, avec qui j’échange sur WhatsApp, me remercie par un « thank you mom ». Les liens sont tissés pour longtemps.

Une femme exceptionnelle, une rencontre émouvante, le talent d’une femme qui prend soin de sa communauté et de sa famille.

Portrait n°2 : Dammika Kumuduni

Aujourd’hui est un grand jour à Ammunule, village de la région d’Uva où est réuni un groupement de femmes productrices de thé pour MOPA. Je me rends chez la leader du groupement, Dammika Kumuduni avec l’équipe dirigeante de notre partenaire. Nous allons lui remettre le certificat d’excellence de la meilleure manager environnementale, une récompense qui a eu lieu pour l’année 2020 mais qui n’avait pas pu être remise avant à cause de la situation sanitaire. Dammika reçoit son prix avec fierté après quelques discours pour la féliciter. Elle nous invite à déguster la collation qu’elle a préparée. A chaque visite, nous sommes reçus avec du thé et les gâteaux traditionnels sri-lankais.

Portrait n°3 : Wasantha Kumara

Wasantha est le leader de la communauté de Pooja Pitiya, proche de Kandy. C’est de nouveau une sous-unité de MOPA. Dans le village il y 28 familles et 88 habitants. Wasantha a 52 ans. Après une carrière dans l’airforce, il est retraité et travaille pour l’industrie du bois. Cela ne lui plaît pas de couper des arbres, alors il décide de reprendre les terres de la famille et d’y cultiver des épices et du café en Bio il y a 8 ans. Il me fait visiter sa jungle et ses terres pentues et glissantes jusqu’à la rivière. Nous parcourons donc son exploitation au pas de course pour découvrir à chaque coin un nouvel arbre, une nouvelle épice, c’est tellement riche, luxuriant, tout pousse.

Poivre, cacao, muscade, cardamome, café lui assurent un revenu confortable. Il possède en tout 6.5 acres d’épices et loue à l’état 8.5 acres de café où robusta et arabica sont cultivés.

En général, il y a 2 récoltes par an et il peut ramasser jusqu’à 24 tonnes de poivre, 165 tonnes de muscades fraîches (qui donneront la moitié en sec), 1/2 tonne de cardamome.

Ici, le travail dans les champs est difficile : les plantations sont pentues, on y glisse facilement. Ce sont donc les hommes qui ramassent et les femmes qui pré-préparent les épices avant de les envoyer dans les usines.

Wasantha a 2 enfants, une fille qui est professeur à l’université et un garçon qui poursuit ses études. Aucun ne reprendra pour le moment l’exploitation. C’est bien dommage car la semaine dernière Wasantha recevait la maison Roellinger dans ses plantations qui comme terre d’Oc se fournit aussi ici, du bio, de l’équitable, et de la qualité !

Portrait n°4 : Yorgeswari

C’est à Maha Uva ou « la Grande Uva » que je rencontre Yorgeswari dans les jardins de thé et Mohandas dans l’usine. Tous deux travaillent ici depuis longtemps comme leur mère et père respectifs l’ont fait avant eux. La tradition et la culture du thé se perpétue de génération en génération mais pour combien de temps ?

Yorgeswari a 42 ans, cela fait 10 ans qu’elle cueille pour sa communauté pour la MOPA.

Elle en est heureuse car avec la MOPA et le Bio, elle gagne plus. Une tradition dans la famille. Sa mère avant elle était aussi cueilleuse. Elle est mère de 4 garçons dont elle est particulièrement fière. L’un d’entre eux, Mohan, travaille ici avec elle dans les jardins de thé. Il est sur le gros rocher plus haut, il veille et il va l’aider, elle et les autres femmes à remplir les sacs de feuilles de thés pour les amener à l’usine. Elle me montre avec son fils tout le process, quelle feuille cueillir, comment vider son panier quand il est plein et ô combien le sac rempli est lourd. 

Son fils l’aide mais il ne cueille pas, c’est un métier de femmes. Yorgeswari n’a eu que des garçons. Personne ne prendra sa relève.

Portrait n°5 : Mohandas

Mohandas a 63 ans. Il est aujourd’hui le chef de l’usine de Maha Uva qui emploie 60 personnes habitant aux alentours. Ils viennent travailler tous les jours de 7h à 16h pour produire environ 35 000 kilos de thé noir par mois. Cela fait 40 ans que Mohandas travaille dans le thé. Au début de sa carrière il travaillait dans les plantations. Puis petit à petit il a gravi les échelons pour devenir en 1978 « office manager » de l’usine. Comme son père avant lui. En 1995, son père était lui aussi dans les plantations et puis il est devenu « tea administration officer » à l’usine.

Mohandas comme tous ceux que je rencontre est heureux de travailler dans le bio pour lui et ses employés car il n’y a plus de maladies. La relève après lui est-elle prête ? Il a eu deux filles, l'une est infirmière, l’autre est enseignante. Personne ne travaillera à l’usine.

Mohandas comme tous ceux que je rencontre est heureux de travailler dans le bio pour lui et ses employés car il n’y a plus de maladies. La relève après lui est-elle prête ? Il a eu deux filles, l'une est infirmière, l’autre est enseignante. Personne ne travaillera à l’usine.

Après toutes ces rencontres, je me questionne sur l’avenir des plantations de thé !

Toutes les cueilleuses et personnes que je rencontre rêve d’éducation pour leurs enfants, travaillent dur pour financer leurs études. Les enfants ont alors accès aux universités, s’instruisent. Ce sont eux qui aujourd’hui en avril 2022 sont en révolte contre le Président et le gouvernement et veulent changer les choses à Colombo. Qui va alors prendre la suite dans les jardins de thé ? On me parle de modernisation, de mécanisation pour trouver des solutions agricoles plus faciles, pérennes et attirer de nouveau les jeunes dans le métier du thé. Et les machines vont-elles assurer la même qualité ? Un vrai défi à résoudre pour l’avenir.

Laure Vincent
Directrice générale